01/01/1970

Depuis la création des Régates Royales de Cannes, les propriétaires ont fait appel à des professionnels issus de la pêche ou du transport maritime, mais aujourd’hui c’est auprès des coureurs venus de l’olympisme, de la Coupe de l’America, du circuit IRC ou de la monotypie qu’ils viennent renforcer les marins du bord et les équipiers éclairés. Portrait de groupe avec dame… alors que le grand frais qui a balayé la rade n’a pas permis d’envoyer les bateaux sur l’eau ce mercredi.

Changement d’ère et changement d’air à Cannes ! Car si les centenaires se portent bien, ils n’ont pu affronter ce mercredi la mer cabossée de la baie de La Napoule par un violent mistral d’Ouest. Plus de trente nœuds en rafales le matin avec quelques répits qui ont fait parfois croire que le temps allait s’améliorer… Mais l’autan n’a pas emporté le vent !
Bien au contraire : l’accalmie attendue pour la mi-journée n’a pas daigné s’incruster sur la Croisette malgré la venue d’une turgescence nuageuse arrivant par l’Est pour franchir les montagnes. Le combat des deux airs s’est finalement déplacé vers Monaco pour accoucher d’une « brise de Nice » ! Après une pause d’un quart d’heure, les trente nœuds d’Ouest ont fait place à trente-cinq nœuds d’Est… Le ventilateur s’est inversé, mais l’intensité n’a pas baissé.
Les Yachts de Tradition et les Dragon sont donc restés sagement amarrés au quai Laubeuf et chacun put vaquer à ses occupations, qui en raboutant une déchirure, qui en refaisant une épissure, qui en vérifiant une râblure, qui en redonnant belle allure, qui en partant à l’aventure…

Plaisir des corps et des cœurs
Mais Cannes n’est pas seulement un rendez-vous convivial et magique : c’est aussi l’occasion de côtoyer des équipiers renommés habitués des plans d’eau américains, britanniques, italiens, espagnols, atlantiques et parfois même des antipodes, qui viennent débarquer le temps d’une semaine aux Régates Royales-Trophée Panerai. Histoire de se ressourcer, d’écarquiller les yeux, de grimper jusqu’au mât de flèche, de carguer la toile ou d’ajuster une écoute moufflée : histoire avant tout de se faire plaisir…

« On vient ici pour s’éclater ! Pour naviguer avec des copains sur de très beaux bateaux. Sur un plan d’eau de rêve, avec des régates magnifiques. Pour l’ambiance. Après mes années multicoques, j’ai démarré en 8mJI sur Cutty, puis sur Vision et je suis passé au 12mJI pour glisser vers les Yachts Classiques. A bord deMoonbeam IV, je suis en pied de mât pour donner des informations sur le vent pour le tacticien à l’arrière et pour les régler de voiles d’avant. Et quand Victor le n°1 monte dans le mât, je prends son relais. C’est bigrement intéressant pour un équipier comme moi qui est avant tout un régleur ! » précise Gilles Mallet, ancien équipier de François Boucher sur le foiler Ker Cadellac.

Sur ces magnifiques unités qui peuvent dépasser les cinquante mètres et embarquer plus de vingt-cinq équipiers, chacun a un poste défini et un rôle précis pour coordonner les manœuvres qui peuvent parfois prendre plus d’un quart d’heure. Un groupe devant pour visualiser la ligne de départ et les concurrents, un pack milieu pour manœuvrer des surfaces de voiles qui dépassent les centaines de mètres carrés, une cellule arrière pour contrôler les dizaines de tonnes de déplacement et diffuser les informations sur les réglages à faire.

« Je navigue depuis plusieurs saisons sur Nada, un 6mJI dessiné par William Fife III en 1929 et chaque année, nous participons au Championnat du Monde et d’Europe de la série métrique. C’est un bonheur de se mêler à la flotte des Yachts Classiques, pour le spectacle pas pour gagner ! Je suis à la barre et ce n’est pas facile de contrôler ces bateaux à quille longue : c’est très différent des voiliers modernes ou d’un Figaro… Et là nous avons eu des conditions superbes avec dix-huit nœuds mardi : on a gardé notre génois médium tout du long et on a même viré devant les 8mJI la bouée de dégagement. Fiers de nous. C’est cela aussi les Régates Royales, ce mélange de compétition et d’élégance… » déclare le sourire aux lèvres Alexia Barrier, habituée aux courses au large.

Le futur puise dans le passé
Mais les Yachts Classiques, ce sont aussi les enseignements que l’on tire de ces voiliers centenaires, des techniques développées à la fin du 19ème siècle pour encore et toujours, grappiller quelques pouillèmes de nœuds. Les technologies ont évolué, les matériaux ont muté, mais parfois (voir souvent) les astuces d’antan resurgissent au gré d’une (re)découverte ou d’une nouvelle approche de la régate.

« Je viens aux Régates Royales depuis au moins quinze ans ! C’est un magnifique rassemblement (l’un des plus magiques en Europe) et c’est un honneur de naviguer sur l’un des plus beaux bateaux de la flotte : Moonbeam III, un plan William Fife de 1903… A bord, j’officie à la tactique et cela demande une sacrée anticipation ! Par rapport à ce que je fais habituellement sur les Maxi Boats, les voiliers IRC ou les 12mJI… C’est une autre façon de naviguer mais c’est tout aussi intéressant car hors du plaisir d’être sur l’eau sur ces merveilleux bateaux, il y a tant de choses à redécouvrir : j’ai créé Gréement Courant et on retrouve des techniques que l’on remet au goût du jour. Je parle des cap-de-moutons, des poulies à friction, des épissures et autres manilles en cordage… Les gréements modernes puissent leurs sources chez ces voiliers classiques ! » s’enflamme Louis Héckly, l’un des meilleurs n°1 moderne.

Car si nombre de ces Yachts Classiques ont conservé leur robe d’origine, ils ont souvent adapté les technologies nouvelles ou les matériaux modernes sans pour autant dénaturer leur histoire : quelques tissus carbone pour renforcer et alléger des espars, des cordages en Spectra pour rigidifier les manœuvres, des paliers à rotule pour améliorer la finesse de barre, des tissus en Dacron voire en Cuben Fiber pour conserver des profils de voile performants dans le temps…

« Les Régates Royales sont aussi la conclusion du Panerai Classic Yachts Challenge : avec Chinook, nous avons participé à toutes les épreuves du circuit et le classement final se joue à Cannes ! Après la Coupe de l’America et le TP-52, être invité à naviguer sur une telle unité est un bonheur : le précédent armateur était aussi un joueur de rugby et l’équipage du bord est resté le même. On continue l’aventure, parce que c’est comme un tournoi de ballon ovale… Je m’occupe des bastaques et des drisses en pied de mât : si on n’est pas coordonné, on ne plante pas d’essai ! Je retrouve cette fraternité, cette connivence, cet état d’esprit qui m’a porté et formé tout au long de ma carrière de rugbyman… » susurre Andrea Lo Cicero, ex-pilier de l’équipe italienne de rugby et désormais animateur TV pour une émission de jardinage…

Le Dragon germanique
A l’issue des trois manches courues lundi et mardi, l’Allemand Michaël Schmidt épaulé par Mario Wagner et Stefan Waack (M3), domine les débats : troisièmes lundi dans les petits airs du golfe Juan, les Germains ont claqué les deux manches de brise de mardi ! Ils s’envolent donc au classement général provisoire avec seulement cinq points dans l’escarcelle quand le Britannique Ivan Bradbury (Blue Haze) vainqueur de la première régate n’a terminé que cinquième et neuvième, et cumule déjà quatorze points ! C’est donc sa compatriote Gavia Wilkinson-Cox (Jerboa) qui s’intercale grâce à sa bonne régularité (9ème, 3ème, 2ème).
Notons que l’Italien Giuseppe Duca (Cloud) qui était bien parti pour un podium, a dévissé sur la troisième manche en finissant 29ème, une course qu’il pourrait toutefois mettre de côté lorsque cinq régates auront été courues…
Enfin, les Français présents en force à Cannes (dix équipages sur trente-huit) jouent au yo-yo au fil des manches à l’image de Jean-Pierre Gailes, Marc Nieuwbourg et Sébastien Decroix (Child’s Dream), meilleurs hexagonaux à ce jour, mais avec un score sinusoïdal : 2èmes, 36èmes, 11èmes. Là encore, l’équipage cannois peut rebondir sur les manches à venir et viser plus haut que cette onzième place provisoire, mais ce sera plus difficile pour Didier Cuny et son équipage (Adrénaline) actuellement 15ème avec 50 points…
Les conditions météorologiques plus maniables attendues pour jeudi et vendredi devraient permettre de lancer au moins quatre nouvelles manches et les scores sont donc encore très ouverts, même si l’Allemand Michaël Schmidt a déjà pris la poudre d’escampette !

Focus sur… la Square Metre Rule
Pour cette trente-septième édition des Régates Royales-Trophée Panerai, un voilier détonne par son incroyable longueur de pont alors qu’il ne porte qu’une surface de voile très raisonnable : Harlekin est un 30 m2 suédois, issu de la jauge Square Metre Rule initiée en 1908 par la Fédération Suédoise de Voile qui comprenait essentiellement quatre classes : les 15m2, les 22m2, les 30m2 et les 40m2. Les contraintes architecturales étaient en fait essentiellement liées à la surface de voile en additionnant le triangle avant et la grand-voile avec des facteurs correcteurs prenant en compte le rond de chute, le recouvrement, le cintre du mât.
« Harlekin a été construit en 1948 sur les plans de l’architecte Erik Nilsson qu’il avait réalisés en 1923 : le dossier de formes n’existe plus car sa veuve a tout brûlé ! Le bateau a ensuite été vendu à un Britannique et est resté à Caernarfon (Pays de Galles) pendant une vingtaine d’années. Puis ce 30m2 a été racheté par un Belge qui avait un chantier naval : il a ainsi pu remettre en état le bateau dans les années 90 en changeant les boulons de quille d’origine… Enfin, Harlekin a rallié Port Grimaud avec un nouveau propriétaire français pendant six saisons pour participer aux Voiles de Saint-Tropez. Et j’en ai pris possession en 2010 : il passe l’hiver et le printemps en Bretagne Sud puisque le bateau est basé à Riec sur Belon. La saison de régate commence au mois de mai avec Belle Plaisance à Bénodet, les Voiles de la Citadelle à Port-Louis, le Tour de l’île de Groix, le Trophée Lancel de La Baule, les régates du Bois de la Chaise à Noirmoutier… Et en septembre, nous descendons en camion à Cannes pour les Régates Royales puis à Saint-Tropez pour les Voiles ! » précise le propriétaire de Harlekin, Jean-Yves Redor.
Après quelques ajustements principalement en 1919 avec la « suitcase rule » qui imposait deux banquettes et un minimum d’emménagements intérieurs, les 30m2 et les 40m2 sont retenus pour les Jeux Olympiques de 1920 à Anvers : au large d’Ostende, le voilier suédois Kullan s’impose sans coup férir parmi les 30m2 tandis que Sif devance son compatriote suédois Elsie chez les 40m2… Ces derniers vont péricliter tandis que plus de 400 unités de 30m2 sont construites dans les pays scandinaves, mais aussi en Allemagne, Suisse, Autriche et en Hongrie et quelques grands architectes navals de renommée mondiale se penchent sur cette jauge originale comme le Britannique Uffa Fox ou l’Américain Herreshoff. A noter que les Suédois ont même imaginé un 150m2 Square Metre Rule : personne ne l’a revu quand il a décidé de traverser l’Atlantique pour se confronter aux Class J américains…
« Harlekin (n°188) est le plus long de tous les 30m2 construits puisque la longueur de coque idéale tourne autour de 9,10 mètres alors que mon bateau fait 13,57 mètres au pont pour 9,50 mètres à la flottaison ! Il y a encore nombre de 30m2 qui naviguent en Suède et en Allemagne principalement, avec un Championnat du Monde et même de nouvelles unités construites. Ce sont des bateaux aux élancements de coque extrêmes, très étroits au pont (2,21 m) avec un tirant d’eau 1,50 mètre pour un poids de 2,3 tonnes seulement ! Des monotypes comme le Requin ou le Mälar et le Dragon découlent de cette jauge étonnante… »

Hommage à Flo, princesse des flots
Que sont les pleurs si ce n’est la sueur de l’âme ? Même les plus farouches baroudeurs qui ont côtoyée Florence Arthaud au fil de ses pérégrinations nautiques, de Saint-Malo à Pointe à Pitre, de Cap Town au cap Leeuwin, de la Patagonie à Avoriaz, de Cannes à La Trinité/mer… ne peuvent qu’être envahis par une vague de larmes face à la disparition de cette frêle féline qui n’avait peur de rien en mer. Car c’est bien sur ce terrain de jeu que cette adolescente baignée par les récits des navigateurs frappant à la porte des éditions Arthaud dirigées par son père Jean, a commencé à tracer son sillon aux côtés de son frère Jean-Marie.
L’océan devient son royaume, surtout après son accident de voiture à 17 ans qui lui impose presque deux années de rééducation. Jean-Claude Parisis, le paysan des mers, lui ouvre les portes de l’Atlantique : « Il me fait traverser l'Atlantique pour la première fois. C'est un véritable déclic pour moi. Je découvre les journées rythmées par les couchers de soleil ou les levers de lune, le temps suspendu, l'éternité de ces moments. Les étoiles, le ciel immense, la courbe de l'horizon, le monde sans fin, le murmure de l'océan, la compagnie des dauphins, le souffle des baleines. Tout est nouveau pour moi, tout a changé. Je me sens libre et légère. La terre ne me manque pas. Je viens de faire connaissance avec mon jardin secret, mon univers à moi. » (Un vent de liberté, mémoires, Éditions Arthaud)

Et quatre petits Rhum…
Mais c’est avec la Route du Rhum que Michel Etévenon crée en 1978, que Florence Arthaud se fait connaître : elle est l’une des plus jeunes (Yves Le Cornec est son benjamin) et la deuxième femme à s’inscrire à cette nouvelle course en solitaire (Aline Marchand est son aînée). Sur X.Périmental, un Frioul 38 en aluminium, la jeune navigatrice qui vient de fêter quelques jours plus tôt ses 21 ans, prend le départ de cette course qui deviendra mythique à son arrivée. Onzième après 27j 21h 37’ de mer, ce monocoque d’à peine douze mètres s’amarre dans la marina de Pointe-à-Pitre. L’engouement est total !
Deux ans plus tard, c’est du côté de l’Angleterre qu’elle prend le départ de l’OSTAR à bord de Miss Dubonnet, un Two-tonner sur plan Elvstrom qui démâte quelques heures plus tard. La Baule-Dakar s’enchaîne avec un équipage féminin puis une transat en double en 1981 avec François Boucher. Et de nouveau la Route du Rhum en 1982, cette fois sur un trimaran dessiné par Xavier Joubert, Biotherm. Mais le bateau n’est pas tout à fait prêt et Florence Arthaud termine quelques heures derrière son copain Eugène Riguidel…

Qu’à cela ne tienne, la navigatrice connaît désormais tous les skippers français de la course au large et navigue à tire-larigot sur tout ce qui flotte, de préférence si la machine va vite. Car Florence Arthaud affectionne particulièrement la brise, voir les conditions extrêmes : ne fait-on pas fi de l’obscurité quand on a connu les ténèbres ? Le danger est une notion qui ne l’effleure même pas : elle est redoutable dans la baston et peu de marins peuvent la suivre.

Elle s’échauffe avec son ami de la première heure, Alain Gabay qui l’emmène sur la course autour du monde en équipage 89-90 pour les étapes du Grand Sud, puis lors de la Twostar en juin suivant avec son project-manager Patrick Maurel pour une troisième place à l’arrivée à Newport. Elle le prouvera sans conteste lors de sa quatrième participation à la Route du Rhum, en 1990 lorsqu’aux Açores, ses poursuivants sont relégués à plusieurs centaines de milles !

Et malgré évanouissements et saignements, elle surmonte la douleur et l’épuisement pour franchir victorieuse les passes de la Guadeloupe : l’enthousiasme du public est à son comble, non seulement parce que la navigatrice a démontré que la voile n’est pas une spécificité masculine, mais aussi parce que son franc-parler, sa défense de la cause de femmes, sa détermination et son évident plaisir à caresser les vagues transforment sa performance en un souffle de liberté : la vie se croque à pleines dents, même si parfois Florence avale le trognon et récolte les pépins…

Les enfants de Sourire et Partage
Association créée en juin 2014 avec des sportifs de haut niveau et des artistes de la région PACA, Sourire & Partage soutient les enfants atteints d’une maladie grave en organisant tous les mois une visite à Larchet et Lenval, lieux d’accueil de ces jeunes de zéro à dix-huit ans en soins intensifs. A l’occasion des Régates Royales, ces enfants et leurs familles ont pu faire un tour de la baie de La Napoule et des îles de Lérins avec Trans Côte d’Azur, puis goûter sur le village du quai Laubeuf grâce au Rotary Club, accompagnés par Déborah Ortshitt (internationale de volley), Thierry Kerhornou (coureur à pied longue distance), Grégory Berben (artiste peintre) et Jelena Lozancic (internationale de volley).

Prix de l’élégance
Vingt Yachts Classiques ont participé à la première édition du concours d’élégance dont les résultats seront divulgués dans la soirée…

Prévisions météo
Le renforcement du vent d’Ouest de mercredi matin a brutalement fait place à un flux d’Est puissant dans l’après-midi, puis la brise s’est étiolée en passant au Sud au coucher du soleil… Et pour ce jeudi, troisième journée des Régates Royales-Trophée Panerai des yachts de tradition, les conditions météorologiques devraient être très favorables : le vent de Nord-Ouest du matin 10-13 nœuds devrait passer au secteur Sud-Ouest en mollissant 7-8 nœuds vers midi pour se stabiliser au Sud-Sud Ouest d’une dizaine de nœuds toute l’après-midi. La mer qui s’était bien formée mercredi aura donc eu le temps de s’apaiser avec une houle de Nord-Est 0,5 à 1 mètre et une mer maniable à peu agitée. Sous un soleil généreux, les températures seront de saison avec 24 à 26°C en milieu de journée sous un ciel peu nuageux.

 

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